Le travail révolutionnaire d’une ancienne experte en criminalistique de la GRC
Par Julie Quesnel
Della Wilkinson en octobre 2025, le lendemain du jour où elle a appris sa nomination à l’Ordre du Canada.
Image par Della Wilkinson (Ph. D.)
8 avril 2026
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Comment amorcer une enquête lorsqu'il n'y a ni lieu de crime, ni cadavre, ni pistes à suivre, mais seulement des questions sans réponse et des familles en attente de la vérité? Della Wilkinson (Ph. D.), chercheuse scientifique retraitée de la GRC, a consacré sa carrière à ce genre de défi.
Au fil des ans, elle s'est penchée sur la façon dont les empreintes digitales, l'ADN et d'autres traces réagissent dans certaines conditions, pas juste en laboratoire, mais en cas d'exposition au feu, à des agents chimiques, à des contaminants biologiques ou à des températures extrêmes, ou quand leur prélèvement doit se faire sur une surface qui se prête mal à l'exercice. Son travail a mené à l'utilisation de méthodes de collecte sans lesquelles certaines preuves auraient peut-être été perdues. En décembre 2025, elle a été nommée membre de l'Ordre du Canada en reconnaissance de ses contributions.
« La criminalistique joue un rôle essentiel dans les services de police modernes », note Marie-Claude Dandenault, sous-commissaire aux Services nationaux spécialisés de la GRC. « L'analyse méthodique des éléments de preuve recueillis sur un lieu de crime permet aux enquêteurs d'établir ou d'écarter l'existence de liens entre cet endroit et toute personne d'intérêt, ce qui aide à obtenir justice pour la victime. »
Trouver un point de départ
La question de savoir par où commencer est devenue cruellement pertinente devant la crise des femmes autochtones qui disparaissaient depuis des années sur la route des larmes, en Colombie-Britannique. À défaut de savoir exactement où les crimes s'étaient produits et de pouvoir recueillir des preuves matérielles, les enquêteurs frappaient vite un mur.
Della Wilkinson a abordé le problème sous un autre angle, en se demandant comment faire pour trouver les victimes afin que les enquêtes puissent s'amorcer.
Elle a eu vent de travaux entrepris par des scientifiques du Conseil national de recherches du Canada (CNRC), qui consistaient à utiliser une technologie de pointe appelée l'imagerie hyperspectrale pour détecter des zones de terre remuée ou des changements subtils dans la végétation pouvant dénoter la présence d'une sépulture. Un projet pilote mené par la GRC et le CNRC en 2013 a révélé les possibilités qu'offrait cette technologie, mais l'équipement nécessaire était trop encombrant à l'époque pour être utilisé sur le terrain.
Le rôle de Della Wilkinson était de mettre la science au service de la police. Elle a aidé à déterminer comment il faudrait s'y prendre pour concevoir un outil pratique axé sur la nouvelle technologie, ce qui impliquerait notamment de miniaturiser l'équipement et de le fixer à un drone. Ces deux avancées restent encore à réaliser. Pour elle, c'était un exemple parfait de criminalistique appliquée : cerner un problème d'enquête concret, puis se tourner vers la science pour trouver un moyen de le résoudre.
« Parfois, l'outil dont on aurait besoin n'existe pas », constate-t-elle. « Mais quand on comprend l'enjeu policier et qu'on voit les solutions scientifiques possibles, on peut commencer à marier les deux. »
Utiliser concrètement la science
Bien des travaux effectués par Della Wilkinson au cours de sa carrière montrent comment des principes scientifiques peuvent servir à créer des outils pratiques pour la police, un processus souvent très lent, qui nécessite beaucoup de travail dans l'ombre. Par exemple, lorsque le Canada a fait la transition vers les billets de banque en polymère, il a subitement fallu trouver des solutions de rechange aux techniques dactyloscopiques utilisées depuis des décennies.
Image par Della Wilkinson (Ph. D.)
Della Wilkinson faisait alors partie d'un petit groupe international d'experts en dactyloscopie qui brassaient des idées et s'entraidaient pour résoudre des problèmes. Lorsqu'une technique cessait de fonctionner ou qu'un nouveau matériau suscitait des difficultés inattendues, quelqu'un au sein du groupe avait habituellement déjà vu un cas semblable. Cette collaboration a porté ses fruits : la méthode aujourd'hui utilisée pour prélever des empreintes digitales sur les billets de banque canadiens en polymère a été mise au point au Royaume-Uni, mais Wilkinson l'a introduite au Canada. Elle a obtenu des billets qui n'avaient pas encore été mis en circulation, a confirmé que la méthode britannique permettait d'y relever des empreintes digitales, puis a veillé à ce que les laboratoires de la GRC dans tout le pays reçoivent l'équipement et la formation nécessaires pour l'utiliser.
Son travail ne se limitait toutefois pas à élaborer de nouveaux outils. Elle a aussi participé à certaines des enquêtes les plus complexes jamais menées en sol canadien, notamment dans l'affaire du tueur en série Robert Pickton, qui a nécessité des années de travail sur la propriété où il avait commis ses crimes. Elle a alors aidé les spécialistes de l'identité judiciaire affectés sur place à déterminer comment recueillir et analyser des éléments de preuve problématiques, tels que des articles qui avaient été congelés ou entreposés dans des conditions défavorables.
Un moment charnière
Della Wilkinson a eu un déclic en se familiarisant avec le travail des équipes d'intervention en cas d'incident chimique, biologique, radiologique, nucléaire et explosif (CBRNE) de la GRC. Celles-ci sont appelées à recueillir des éléments de preuve dans des environnements dangereux en utilisant des techniques conçues pour les lieux de crime ordinaires.
Les connaissances en chimie de Wilkinson l'ont amenée à se demander si les matières dangereuses pouvaient avoir des effets sur les empreintes digitales, l'ADN ou d'autres traces, voire en empêcher carrément le prélèvement.
« Pourquoi présumerait-on que les produits chimiques utilisés sur un lieu de crime ordinaire sont efficaces en présence d'un contaminant? », s'est-elle dit. « La chimie n'aime pas les impuretés. »
Cette réflexion a mené à une étude importante sur la manière dont différents éléments de preuve réagissent aux agents chimiques et biologiques. Après les attentats commis en 2001 au moyen d'envois postaux contenant le bacille du charbon, ces travaux ont pris une urgence encore plus grande et ont été élargis pour englober des conditions dangereuses associées à des situations réelles. Il en a découlé des constatations importantes. De nombreuses techniques courantes ne fonctionnaient pas en présence des agents étudiés, mais certaines demeuraient utilisables. Les policiers pouvaient donc s'en tenir aux méthodes éprouvées.
« Personne ne veut perdre son temps avec une technique inefficace », a fait remarquer Della Wilkinson à l'époque. « Maintenant, on sait au moins ce qui a des chances de fonctionner. »
Renforcer les normes
Plus tard dans sa carrière, Wilkinson a contribué de façon déterminante à améliorer la compréhension des preuves dactyloscopiques et leur présentation en cour. Elle a participé à l'établissement de normes nationales et internationales et s'est employée à rendre des notions scientifiques complexes plus accessibles sans tomber dans la vulgarisation excessive.
En 2010, elle a fondé, avec deux agents de la GRC, le Groupe de travail canadien sur les crêtes papillaires, qui réunit des experts de partout au pays afin d'élaborer des normes axées sur les exigences du système judiciaire.
Elle a par la suite été appelée à témoigner lors du nouveau procès déclenché en 2017 dans l'affaire R. v. Bornyk. Il s'agissait de la première grande poursuite intentée au Canada pour contester la fiabilité des preuves dactyloscopiques. Le tribunal a finalement reconnu la validité de cette méthode d'identification.
« La recherche et le témoignage de Mme Wilkinson ont aidé à expliquer le fondement scientifique de l'identification par les empreintes digitales et les raisons pour lesquelles cette technique d'enquête demeure fiable », fait valoir le commissaire adjoint Don Halina, dirigeant des Services des sciences judiciaires et de l'identité (SSJI) de la GRC.
Héritage et partenariats
L'héritage de Della Wilkinson est attribuable en grande partie à sa façon de travailler. Elle collaborait avec des spécialistes de l'identité judiciaire, des chercheurs universitaires et des partenaires étrangers, de sorte qu'elle faisait souvent le pont entre les innovations scientifiques de pointe et les fonctions policières opérationnelles.
« Mme Wilkinson croyait profondément en la collaboration », observe Don Halina. « Avec son collègue de longue date, le chercheur Brian Yamashita (Ph. D.), elle a aidé à forger de solides partenariats entre les milieux universitaire et policier. Grâce à leurs efforts, les études ne dormaient pas sur une tablette, mais se traduisaient par des outils qui étaient véritablement utiles aux enquêteurs. »
Les activités de mentorat de Della Wilkinson ont par ailleurs contribué à former la prochaine génération d'experts en criminalistique. De nombreuses personnes qui travaillent actuellement dans le domaine ont croisé son chemin pour la première fois pendant leurs études de premier ou de deuxième cycle, lors de stages de recherche portant sur des problèmes d'enquête réels.
Une fois à la retraite, Della Wilkinson a transposé sa perspective singulière dans une salle de classe, où elle rappelle aux étudiants la responsabilité qui accompagne le travail de criminalistique et les personnes au service desquelles il s'effectue, c'est-à-dire les victimes et leurs familles.
« Malgré sa carrière impressionnante, Della reste exceptionnellement humble », souligne Rolanda Lam (Ph. D.), qui a travaillé de près avec elle et lui a succédé en 2020. « Elle ne faisait pas ce métier pour se pavaner, mais pour aider les autres et soutenir les victimes. Elle a mis la barre très haute, et son exemple continue d'influencer notre façon de soutenir les services de police de première ligne. »
Conseils pour la relève
Lorsqu'on lui demande quels conseils elle offre aux futurs scientifiques, Della Wilkinson s'en tient à quelques recommandations simples : soyez à l'écoute des problèmes éprouvés sur le terrain, lisez beaucoup, créez des réseaux et gardez votre curiosité.
« Le succès n'est jamais l'œuvre d'une seule personne », affirme-t-elle. « Il repose sur les partenariats interdisciplinaires noués à l'échelle du Canada et à l'étranger. »
Ses collègues la décrivent comme une femme pleine de curiosité, d'humilité et de respect, qui n'a jamais cessé de poser des questions, non pas par scepticisme, mais par désir de comprendre comment la science pouvait mieux servir les enquêteurs et les victimes.
Sa nomination à l'Ordre du Canada est plus que le couronnement d'une carrière distinguée. C'est la reconnaissance de sa volonté constante de faire progresser son domaine dans le respect du point de vue des victimes, en gardant le souci des personnes au cœur de chaque dossier.