Dans le feu de l’action : situation critique sur la Colline du Parlement, partie 3 : Effacés de l’histoire
Traumavertissement : mort, suicide, santé mentale
Par Patricia Vasylchuk
Le sergent Curtis Barrett
Image par Laura Barrett
6 mars 2026
Contenu
Le matin du 22 octobre 2014 a commencé comme bien d'autres journées, mais il n'était pas encore 10 h lorsque le gendarme Curtis Barrett, le sergent Richard Rozon, le caporal Danny Daigle et le gendarme Martin Fraser se sont retrouvés face à un terroriste qui déchargeait une carabine de chasse de calibre .30-30 dans le Hall d'honneur du Parlement. Lisez le récit de Barrett sur les répercussions de la fusillade dans la partie 3 de la série de quatre articles publiés dans la Gazette intitulée Dans le feu de l'action : situation critique sur la Colline du Parlement. Si vous avez manqué les parties 1 et 2, vous pouvez les lire maintenant.
Coups de feu tirés
« Nous avancions dans le couloir et tout le monde se cachait; il y avait une forte odeur de poudre noire et quelqu'un a hurlé : "Il a un fusil de chasse!" J'ai cru que j'allais mourir, ce jour-là », se rappelle Barrett, qui s'est trouvé face au tireur, Michael Zehaf Bibeau, qui s'était dissimulé derrière un pilier en pierre.
« J'ai vu le canon de son fusil se diriger vers nous juste avant qu'il ouvre le feu sur nous », ajoute Barrett. « Il a tiré et a atteint une sculpture sur pierre juste à côté de moi, et un gros morceau s'en est détaché. »
Les éclats de pierre ont frôlé Barrett pour atteindre Rozon. Barrett se rappelle que l'impact a projeté Rozon en arrière, et il a cru qu'une balle l'avait atteint. Cela l'a poussé à se concentrer davantage afin de tout faire pour neutraliser le tireur.
« Chaque fois que son corps sortait un peu plus de derrière le pilier, je tirais », se souvient-il. Après avoir fait feu plus d'une dizaine de fois, Barrett a été surpris de voir que Zehaf Bibeau était toujours sur ses deux jambes. Il précise que le médecin légiste lui a par la suite expliqué pourquoi.
« Mes premières balles ont atteint Bibeau aux jambes. Il avait des cartouches de calibre .30-.30 dans la poche, et mes cartouches ont frappé les siennes, ce qui a empêché mes balles de pénétrer dans ses cuisses ou ses jambes », relate Barrette, qui ajoute que les balles qui ont atteint le tireur aux côtes n'étaient pas mortelles non plus. « Au lieu de briser les côtes, elles les ont longées et sont ressorties dans son dos. »
Finalement, c'est une balle que Barrett a logée dans la tête du tireur qui l'a mis hors combat.
« [Le gendarme] Martin Fraser m'a demandé s'il devrait lui passer les menottes et lui prodiguer les premiers soins – les policiers ne sont pas médecins, ils ne peuvent pas déclarer une personne comme morte –, je lui ai dit oui », conclut Barrett. Les policiers sont entraînés à protéger la vie de tous. Même dans une telle situation, ils font tout leur possible pour fournir une aide vitale.
Ratissage de l'immeuble
Après avoir confirmé que Bibeau n'avait plus aucun signe de vie, Barrett et les autres policiers de la GRC ont parcouru l'immeuble pour s'assurer qu'il ne renfermait aucune autre menace. En vérifiant le bureau d'un sénateur, Barrett a vu la fin d'une séquence d'actualités à la télévision.
« Ils disaient qu'un soldat des Forces canadiennes avait été tué non loin du Parlement, et mon cœur s'est serré. À ce moment, à ma connaissance, la seule personne qui était morte était le tireur que je venais d'abattre. Je n'avais pas entendu pour Nathan Cirillo », explique Barrett. « J'ai cru que je venais de tuer un vétéran. J'ai eu l'envie de vomir. »
Dans une autre salle, Barrett a découvert plusieurs députés barricadés et les a informés qu'ils étaient en sécurité. L'un d'entre eux lui a demandé comment il pouvait en être sûr.
« Parce que je viens de lui tirer une balle dans la tête », lui a répondu Barrett. « Il m'a remercié et m'a serré dans ses bras. »
Mésinformation
Entretemps, les policiers sur les lieux recevaient des informations contradictoires, et la mésinformation se propageait rapidement. Barrett indique qu'il en a eu connaissance quand un commandant lui a demandé s'il savait si quelqu'un avait vu comment l'incident s'était déroulé.
Choqué, Barrett a répondu : « "Moi! J'étais là. J'ai tout vu. J'ai abattu le gars", et il m'a dit "Oh non, on nous a dit que Kevin Vickers avait tout fait." Je n'arrivais pas à y croire. »
Et le bourbier d'informations rassemblées par les médias n'était pas différent. Alors que la nouvelle de l'attentat se répandait, la couverture médiatique a acclamé à tort Kevin Vickers, alors sergent d'armes, comme l'unique héros de l'opération.
« Le lendemain matin, je bois mon café en regardant les nouvelles, et je vois les personnes que j'ai protégées la veille applaudir Kevin Vickers comme un héros, sans que personne ne parle de nous », se remémore Barrett.
Par conséquent, les actes de Barrett et de ses collègues ce jour-là ont été remis en question par le public, les médias, les politiciens et la GRC même. L'histoire incomplète qui a été publiée immédiatement après la fusillade est la source des dommages, selon Barrett.
Personne ne les croyait
Huit mois plus tard, le 4 juin 2015, au terme d'une enquête approfondie, la GRC diffuse un rapport confirmant les actes des policiers sur la Colline. Le rapport est d'abord présenté à la Chambre des communes, puis une version fortement caviardée dans laquelle les noms des policiers ont été censurés est mise à la disposition du public. Cela ne change pas grand-chose, puisque la première version a été présentée comme la vérité au public pendant plus de six mois.
Pendant des mois il attend, espérant que les médias commenceraient à poser davantage de questions. Comme cela n'est pas le cas, il prend les choses en main. Avec la permission de son commandant divisionnaire et en présence d'un agent des relations avec les médias de la GRC, Barret rencontre un journaliste pour donner sa version des événements. Mais son récit ne suscite pas beaucoup d'intérêt et ne contribue guère à changer la perception du public. L'absence de reconnaissance de la vérité par le public affecte profondément Barrett, le laissant avec un sentiment de détresse.
« Aujourd'hui encore, la majorité des gens ignorent que des policiers de la GRC ont été impliqués dans la fusillade », lance-t-il avec frustration.
À la recherche d'aide
Barrett explique que, dans les jours qui suivent la fusillade, personne à la GRC ne vérifie comment il va, alors il finit par demander lui-même de l'aide à son représentant des relations fonctionnelles.
« J'envoyais un message ou un courriel ou je laissais un message vocal, et ça prenait quatre ou cinq jours avant que quelqu'un me réponde », poursuit-il.
Environ une semaine après la fusillade, Barrett assiste à la seule séance de débreffage offerte aux policiers. Mais ce n'est pas ce à quoi ils s'attendaient.
« Il y avait des centaines de membres. Et ils parlaient de tout de manière tellement générale », se souvient Barrett. « Personne dans la salle ne savait qu'il y avait là quatre personnes qui avaient été impliquées dans la fusillade. Cela m'a tellement bouleversé que je suis allé à la salle de bain pour y vomir. »
« Je voulais qu'on m'explique comment c'était possible - que personne ne savait qu'on avait abattu cet homme », rapporte-t-il.
La tension monte
Le lendemain des funérailles de Cirillo, Barrett rentre chez lui pour y trouver son chien à terre, incapable de bouger. Une visite chez le vétérinaire révèle que la seule option est de faire endormir l'animal. C'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Il tente plusieurs fois de communiquer avec son agent de liaison en santé mentale de la GRC, en larmes.
Cela prend plusieurs jours avant que cet agent lui réponde, et quand il le rejoint enfin, il se heurte à de la résistance. Barrett explique qu'il a appris des années plus tard qu'on avait dit à ses collègues de ne pas lui parler de l'incident, alors que des membres de la haute direction lui ont dit qu'ils pensaient que « quelqu'un d'autre s'en occupait ».
« Ils ont manqué à leurs responsabilités », déplore-t-il.
De retour au travail deux mois après la fusillade, Barrett continue à voir les répercussions sur sa santé mentale.
Pire encore, trois mois s'étant écoulés sans que la GRC révèle de détails, sa petite amie commence à douter de sa version des événements. « Elle a dit qu'après autant de temps, si ce que je disais était vrai, l'information aurait été communiquée », ajoute-t-il. Leur relation finit par échouer, ce qui aggrave son état de santé mentale déjà fragile.
Barrett se souvient d'un incident durant sa formation actualisée sur le déploiement rapide pour action immédiate (DRAI).
« J'ai essuyé des coups de feu durant la formation, et l'instructeur m'a demandé si j'étais correct, parce que mes yeux étaient tout écarquillés », confie-t-il.
Il trouve réconfort et soutien auprès d'un collègue, le gendarme Karl Delisle, dont le soutien désintéressé lui inspire une profonde gratitude.
« Karl a trouvé un vétérinaire ouvert 24 h sur 24, m'a aidé à porter mon chien dans un véhicule de police, m'a accompagné chez le vétérinaire, puis a expliqué au vétérinaire ce que j'avais vécu ces derniers jours. Le vétérinaire a refusé de me faire payer la visite vétérinaire grâce à Karl. Karl a aussi assisté aux funérailles de Cirillo avec moi, et s'est occupé de moi. »
Un tournant décisif
Environ un an après la fusillade, sur les conseils d'un autre des policiers impliqués, Barrett va poser des questions à Anciens combattants Canada (ACC) sur le soutien potentiel lié à son implication dans la fusillade. Il est choqué lorsqu'ACC lui répond que l'organisation ne peut pas l'aider parce qu'il n'y a aucune mention de son implication dans une fusillade.
« C'est là que tout a basculé », déclare Barrett. « Je me suis immédiatement rendu aux Services de santé, au Quartier général national de la GRC. »
Après avoir entendu ce que Barrett avait subi durant l'année écoulée, le médecin-chef organise la participation de Barrett à une clinique de traitement des traumatismes liés au stress opérationnel (TSO). C'est la première aide concrète que Barrett reçoit depuis le début de son épreuve. « Je pense que la clinique TSO m'a sauvé la vie », reconnaît-il.
Autoguérison et guérison des autres
En 2022, Barrett entend parler du Programme national de réintégration (PNR) des membres de la GRC. Lancé en 2020, ce programme vise à soutenir les policiers qui reprennent leurs fonctions opérationnelles après un incident critique, une blessure psychologique ou une absence prolongée. Après y avoir participé, Barrett a fait des progrès notables en matière de santé mentale, mais admet que certains aspects du traumatisme persistent encore.
« C'était mentalement épuisant, mais j'ai persévéré et j'ai réussi. Je suis très content de l'avoir fait, mais il reste au fond de vous, où que vous soyez, quelque chose qui sait que cela vous a fait mal la dernière fois que vous avez vécu cela », dit-il.
Après avoir parlé de son expérience liée à l'assistance post-traumatique offerte aux policiers durant une séance du PNR, il se joint au Programme et voyage avec l'animateur pour présenter les séances avec lui. Pendant plusieurs mois, il sillonne le Canada pour parler de son expérience et de ce qui l'a aidé à remonter la pente. En août 2022, il devient animateur pour le Programme, puis coordonnateur divisionnaire au Québec en mai 2025.
« Mon travail consistait à parler de santé mentale et à aider les gens à surmonter des incidents traumatisants... à faire tout ce qui n'a pas été fait pour moi », indique Barrett.
Des signes de progrès
Deux ans après l'attentat, la GRC demande à Barrett d'enregistrer une vidéo où il parle de la fusillade et des leçons qu'il en a tirée. Plusieurs années plus tard, des collègues l'informent que cette vidéo est utilisée comme matériel de formation pour le cours d'Intervention initiale en cas d'incident critique (IIIC) 200.
Barrett apprend aussi que la vidéo du jour de la fusillade, qui montre Barrett, Rozon, Daigle et Fraser avancer dans le couloir, arme au poing, est montrée aux cadets à l'École de la GRC, à la Division Dépôt.
Le jour du 2e anniversaire de la fusillade, Barrett se rend au Monument commémoratif de guerre à Ottawa; il assume plus tard des fonctions de sentinelle du Jour du Souvenir.
« Je voulais me prouver que je pouvais me tenir là ou Nathan (Cirillo) avait été exécuté », confie Barrett. « C'était un sentiment très fort. »
Barrett affirme qu'il a fait des progrès, mais que les événements du 22 octobre 2014 et ses conséquences le hantent encore.
« Je conseille aux gens de bien se surveiller, parce que les problèmes de santé mentale peuvent surgir brusquement », note Barrett. « Les préjugés liés à la santé mentale existent toujours, et c'est parfois difficile pour moi, mais il ne faut pas avoir peur d'en parler... L'organisation est principalement composée de personnes formidables; ne laissez pas quelques brebis galeuses vous faire baisser les bras. »
Si vous êtes policier à la GRC et que vous désirez en savoir plus sur le Programme national de réintégration, envoyez un courriel au Programme, à : reintegrationprogram-programmedereintegration@rcmp-grc.gc.ca.
À venir : Partie 4.