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Gendarmerie royale du Canada

Dans le feu de l’action : situation critique sur la Colline du Parlement, partie 4 : Revivre une tragédie

Traumavertissement: mort, suicide, santé mentale

Par Patricia Vasylchuk

Photo récente du caporal Dany Daigle.
Image par Caporal Dany Daigle

22 avril 2026

Contenu

Le matin du 22 octobre 2014 a commencé comme bien d’autres journées, mais il n’était pas encore 10 h lorsque le caporal Danny Daigle, le sergent Richard Rozon, le gendarme Curtis Barrett et le gendarme Martin Fraser se sont retrouvés face à face avec un terroriste qui déchargeait une carabine de chasse de calibre .30-30 dans le Hall d’honneur du Parlement. Lisez le récit de Danny Daigle sur les répercussions de la fusillade dans la partie 4 de la série d’articles publiés dans la Gazette intitulée Dans le feu de l’action : situation critique sur la Colline du Parlement. Si vous avez manqué les parties 1, 2 et 3, lisez-les maintenant.

À venir bientôt : ne manquez pas l’entrevue de la Gazette avec le champion de la santé mentale de la GRC.

D’une célébration à un confinement

Le caporal Dany Daigle prévoyait de célébrer ses 24 années de service au sein de la GRC avec style ce soir‑là. Il s’est plutôt retrouvé sous une pluie de balles et des nuages de poudre à canon.

Pourtant, la matinée avait commencé comme tant d’autres pour Daigle, qui supervisait les opérations à l’extérieur de la Colline du Parlement, y compris le travail de 12 agents de la GRC. Ce matin‑là, il se trouvait au poste de contrôle des véhicules avec Barrett. Le premier ministre de l’époque, Stephen Harper, venait tout juste de franchir les barrières du poste. Puis il a entendu la voix d’une femme crachoter à la radio.

« Elle disait : “Il y a un homme armé, il y a un homme armé! Il a pris une voiture et se dirige vers l’édifice du Centre” », se souvient Daigle. Après avoir donné des ordres rapides pour boucler complètement le périmètre extérieur, Daigle est monté à bord d’une voiture avec Barrett et s’est dirigé vers l’entrée principale de l’édifice.

« J’ai vu tous ces gens qui fuyaient le Parlement, c’était une véritable bousculade! J’ai vu des gens tomber et j’espérais qu’il ne leur tire pas dessus », raconte Daigle, encore marqué par une affectation récente à Moncton (Nouveau-Brunswick), où trois agents de la GRC ont perdu la vie et deux autres ont été blessés lors d’une fusillade de masse. Cinq mois plus tôt, Daigle était arrivé à Moncton le 4 juin, le lendemain des événements, pour aider à l’enquête. Les policiers étaient toujours à la recherche du tireur. Il devait sécuriser la scène de crime et interroger les voisins. Plus tard, il a aussi assuré la sécurité aux funérailles.

« Il y avait tellement de trous de balle dans les voitures, c’était comme du gruyère; il y avait du sang partout », se rappelle Daigle, visiblement ému, en décrivant la scène à Moncton. « Alors, quand j’ai vu ce qui se passait sur la Colline, je savais que nous faisions face à la mort, et dans ma tête, je faisais mes adieux à mes enfants et à mes frères et sœurs. Je savais que notre équipement n’arrêterait pas une carabine et que j’étais une cible facile, mais je devais y aller. »

Malgré la certitude de risquer sa vie, il affirme que la peur de voir ses collègues et d’autres innocents mourir l’a poussé « à avancer coûte que coûte pour arrêter [le tireur] ».

Face à un tueur

Une fois à l’intérieur, Daigle a pris l’arrière de la formation triangulaire standard, appelée déploiement rapide pour action immédiate (DRAI), derrière Rozon, Barrett et Fraser.

« On entendait des cris, il y avait beaucoup d’agitation », raconte Daigle. « Les gardiens de sécurité de la Chambre des communes, en uniforme et en civil, se mettaient à l’abri. »

En s’approchant de la bibliothèque, un coup de feu a retenti et Daigle a vu Rozon reculer brusquement. Il a cru qu’il avait été atteint, mais ils ont continué à avancer. Peu après, Barrett a crié : « Arme! », et Daigle raconte que les tirs ont commencé. Lorsqu’il a vu la main du tireur se lever en tenant quelque chose, il a craint qu’il s’agisse d’un détonateur. Quelques instants plus tard, tout a pris fin lorsque Barrett a tiré le coup fatal.

« Fraser est resté avec le corps, et j’ai vu que le tireur avait attaché un couteau à son poignet avec une corde », se souvient Daigle, encore visiblement secoué. « Si nous avions été plus près, il aurait poignardé des gens. »

Confiance brisée

Une fois l’incident terminé, la GRC a isolé Daigle et les trois autres agents dans des salles séparées pour les interroger. Selon lui, cela découlait du faux récit qui circulait voulant que l’ancien sergent d’armes, Kevin Vickers, soit le seul héros ayant mis fin à la situation.

« Ils ont pris ma ceinture et mon arme et m’ont lu mes droits », raconte Daigle, encore sous le choc. « Je me sentais comme si je n’étais plus policier, comme si j’étais en état d’arrestation. Je n’en revenais pas! Nous savions ce que nous avions fait, que nous avions neutralisé la menace, mais on nous a traités comme des criminels. »

Daigle explique que leur décision d’entrer dans l’édifice a même été remise en question, sous prétexte que leurs postes étaient à l’extérieur. Il affirme toutefois que leurs actions étaient entièrement justifiées. D’abord, ils savaient que les gardiens de sécurité de la Chambre des communes n’étaient pas armés et qu’ils n’étaient pas formés pour intervenir dans ce type de situation.

« Comme ils n’avaient ni l’équipement ni la formation, nous devions intervenir », explique Daigle.

Ensuite, à leur arrivée, ils savaient que la situation était toujours en cours, qu’elle évoluait en temps réel, et ils ignoraient combien de tireurs se trouvaient à l’intérieur. Lorsqu’ils sont entrés, tout le personnel de sécurité se mettait à l’abri et des gens leur faisaient signe de se diriger vers la bibliothèque.

« Je n’ai vu personne en formation DRAI, alors nous avons avancé lentement dans le corridor », dit Daigle.

Obscurité et silence

Après l’interrogatoire, Daigle a été reconduit chez lui et on lui a ordonné d’y rester sans parler à qui que ce soit, en lui disant que quelqu’un communiquerait avec lui.

« Ils ne voulaient pas que nous échangions entre nous parce que la PPO menait l’enquête et qu’ils craignaient qu’on mélange les informations », raconte Daigle. « Et je comprends cela, mais je n’avais pas le droit de parler à personne, pas seulement aux autres gars, ni de retourner au bureau. »

Il dit que, durant la semaine suivante, quelqu’un de la GRC l’a appelé deux fois pour lui demander s’il allait bien, sans lui fournir d’autres renseignements.

Au bout d’une semaine, la PPO a finalement communiqué avec Daigle pour une entrevue, pendant que son propre milieu de travail demeurait silencieux. À tel point qu’il a dû lui‑même demander quand il pourrait reprendre le travail.

« J’ai reçu plus de compassion de l’enquêteur de la PPO, qui m’a remercié et serré la main, que de la GRC », affirme‑t‑il. « Il y avait toutes sortes d’informations [fausses] dans les médias et la GRC n’a jamais contesté ni corrigé quoi que ce soit. »

Il soutient que la GRC obtenait de l’information auprès de la Sécurité de la Chambre des communes sans jamais vérifier si elle était exacte auprès de lui, de Rozon, de Barrett ou de Fraser.

« À Moncton, à un moment donné, je marchais simplement dans la rue en uniforme, et des gens m’ont arrêté pour me remercier et nous applaudir », se souvient Daigle. « Mais ici, j’ai été traité de façon épouvantable. »

Environ une semaine plus tard, Daigle se souvient avoir assisté au compte rendu de groupe de la GRC, auquel participaient d’autres agents et leurs conjointes (ils n’avaient pour la plupart pas participé à la fusillade), le même compte rendu lors duquel Barrett a été malade.

« C’était vraiment étrange », affirme Daigle, habitué aux petits comptes rendus réservés aux personnes directement touchées. « Ça n’est jamais arrivé lors d’un autre événement. »

La situation l’a rendu si mal à l’aise qu’il est resté silencieux. À la maison, il n’avait personne à qui parler, puisqu’il vivait seul à l’époque.

« Être dans le noir, ne pas pouvoir parler… tout ce silence était terrible pour moi », confie Daigle. « Quand je suis finalement retourné au travail, c’était accablant. »

Détérioration de la santé mentale

Daigle est retourné travailler sur la Colline seulement deux semaines après la fusillade. Si on lui avait demandé s’il voulait travailler ailleurs, il affirme qu'il aurait accepté sans hésiter. Or, personne ne le lui a demandé. Au fil des quatre mois suivants, le stress a augmenté. Il ne pouvait dormir qu’une heure à la fois.

« Il y avait énormément de travail, c’était très intense. C’était une période difficile à cause de ce qui s’était passé là », explique Daigle.

En février 2015, quatre mois après la fusillade, de nouvelles procédures de sécurité et de la formation ont été mises en place sur la Colline. Daigle s’est occupé de préparer des agents à de nouveaux postes statiques.

« Nous avons reçu de nouveaux gilets pare‑balles. Au moment de la fusillade, il n’y en avait qu’un ou deux par équipe », se rappelle‑t‑il, ajoutant qu’après la tuerie de Moncton, il avait été discuté de fournir un gilet à chaque agent de première ligne de la GRC. Lorsqu’il s’était informé pour la Colline, on lui avait répondu qu’il y avait eu des retards.

Après deux mois d’antidépresseurs prescrits par son médecin de famille, Daigle ne se sentait pas mieux. Au contraire, le traumatisme s’aggravait et il ne dormait plus. C’est alors qu’il a décidé de prendre un congé de maladie prolongé et, sur l’avis de son médecin, de consulter un psychologue.

Constatant le peu de soutien offert par la GRC à ce moment‑là, Daigle a contacté plusieurs médecins par lui‑même et n’a obtenu un rendez‑vous qu’à sa quatrième tentative. Cela a pris deux semaines.

Peu après, le psychologue lui a diagnostiqué un TSPT ainsi qu’une apnée du sommeil induite par le TSPT.

Enfin, un certain soulagement

« J’y allais chaque semaine pour travailler à aller mieux », dit Daigle.

Dans le cadre de son rétablissement, il est retourné sur la Colline pour une thérapie de désensibilisation.

« C’était très étrange de marcher dans le corridor, je voyais des impacts de balle partout », raconte‑t‑il. « Les événements sur la Colline m’ont fait revivre tout ce que j’avais vécu à Moncton, et j’ai réalisé que j’aurais dû obtenir de l’aide dès mon retour. »

Interrogé sur les raisons pour lesquelles il ne l’a pas fait, Daigle ravale ses larmes : « Je suis policier ; je croyais devoir être fort. »

Il reconnaît aujourd’hui que la stigmatisation doit disparaître et estime que la GRC devrait obliger tous ses agents à consulter un psychologue après un événement traumatisant.

« On ne sait jamais ce que quelqu’un a vécu dans le passé et ce qui s’est accumulé au fil du temps », explique‑t‑il. « Un seul événement peut tout déclencher. »

Daigle est retourné au travail à temps plein à l’automne 2015, un an après la fusillade, en acceptant un nouveau poste au sein de la Section de la formation de la Division nationale. Pendant de nombreuses années, il a continué à consulter régulièrement un psychologue. Aujourd’hui, il se sent suffisamment bien pour n’y aller qu’une fois par année.

« C’est un long processus; je demeure émotif », dit‑il à propos de son rétablissement continu. « Chaque fois que je vois un policier blessé aux nouvelles, je revis tout. »

La joie, autrement

Daigle affirme devoir une partie de son rétablissement à la fraternité de ceux qui se tenaient à ses côtés lors de la fusillade.

« Nous sommes toujours restés en contact », dit‑il en souriant. « Et pouvoir partager avec Rick, Curtis et Martin m’a beaucoup aidé. »

Daigle a pris sa retraite en 2021 après 30 ans de service à la GRC. Il prévoyait de célébrer l’événement en grande pompe ce soir‑là. Il a plutôt reçu un certificat par la poste, dans un appartement vide.

« Prendre sa retraite pendant la pandémie a été très isolant; il n’y a pas eu de fête ou quoi que ce soit », dit‑il, tout en reconnaissant qu’il est fier de son travail et de ses réalisations à la GRC. « Quand tout a été terminé, on aurait dit que je n’avais même pas travaillé pour la GRC. »

Malgré les déceptions et les épreuves, Daigle a parcouru beaucoup de chemin. Il affirme que le fait de se rappeler de ce qui compte vraiment dans la vie lui apporte de la joie. Surtout le fait d’être grand‑père de dix petits‑enfants.

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