10-33 : Récit de la survie d’une ancienne policière de la GRC
Traumavertissement : suicide, santé mentale
Par Robin Percival
La membre Laurie White (retraitée) en 2021.
Image par Jesse Pound
26 août 2026
Contenu
Un après-midi de novembre 1998, la gendarme Laurie White et deux autres agents perquisitionnent le domicile d’un délinquant sexuel. Pendant que ses coéquipiers essaient de pénétrer dans le logement, Laurie se tient sur le côté de la porte de l’abri d’auto lorsqu’elle entend soudainement un bruit sec.
« Le goût du résidu crayeux de poudre à canon a envahi ma bouche. J’ai senti l’odeur de la poudre. En baissant les yeux, j’ai vu de la fumée grisâtre s’échapper de mon tibia. Et puis j’ai vu un trou noir dans la porte blanche. J’ai dit à mon partenaire : “On m’a tiré dessus.” »
Quelques instants plus tard, Laurie entend son partenaire prononcer le redoutable code radio « 10-33 », qui signifie qu’un policier est touché. C’est un code qu’aucun membre ne souhaite entendre ou avoir à prononcer; et cette fois, c’est elle qui est à terre.
En mai dernier, Laurie était la conférencière principale au petit-déjeuner annuel Sam Sharpe, un événement qui reconnaît l’importance de la santé mentale pour nos soldats et nos intervenants de première ligne. Loin d’être nerveuse, elle affichait la confiance de quelqu’un qui a raconté son histoire d’innombrables fois, et la force de ceux qui ont tutoyé la mort et s’en sont sortis.
Parmi l’auditoire se trouvaient sa mère, sa belle-sœur, sa meilleure amie et une personne qu’elle rencontrait pour la première fois : le commissaire de la GRC, Mike Duheme.
« Son histoire fait écho à la force et la résilience de tant de membres actifs et anciens, en particulier ceux qui ont subi des blessures physiques ou psychologiques dans l’exercice de leurs fonctions », a déclaré le commissaire Duheme. « Elle incarne le meilleur de la GRC et continue d’inspirer. »
Cette histoire a commencé il y a près de 30 ans.
Une carrière fortuite
À Brockville (Ontario) où elle a grandi, Laurie White était extrêmement athlétique et envisageait de faire carrière dans le sport. « Je n’avais même pas pensé à une carrière policière », se souvient-elle. C’est sur la suggestion d’un ami qu’elle s’est retrouvée à 25 ans à l’École de la GRC (Division Dépôt) à Regina (Saskatchewan).
« Je ne pense pas que j’avais la moindre idée de ce dans quoi je m’embarquais », confie-t-elle. « Se retrouver dans un dortoir avec 31 autres femmes a forcément été une expérience différente pour moi qui ai trois frères, mais je me suis vite adaptée. J’étais là pour apprendre, et je me concentrais simplement sur la formation. »
À la Division Dépôt, elle rencontre celle qui va devenir son alter ego. « La vie à la Division Dépôt peut être exigeante », relate la surintendante principale à la retraite Lorelei Rollings. « Mais Laurie était l’antidote parfait aux rigueurs de l’entraînement. Sa philosophie a toujours été : faisons le travail, faisons-le bien et amusons-nous autant que possible en le faisant. »
À sa sortie de la Division Dépôt en 1996, Laurie est affectée dans la pittoresque ville de Kitimat (Colombie-Britannique). Mais à peine deux années plus tard, tout bascule.
10-33 Besoin urgent de secours
Après qu’elle eut dit à son partenaire qu’elle était touchée, celui-ci l’a traînée pour la mettre rapidement à l’abri et a crié aux répartiteurs : « 10-33 ».
Un avion Medevac a transporté Laurie à Vancouver, où elle a été opérée durant huit heures. À son réveil, les médecins lui ont annoncé qu’ils avaient dû amputer sa jambe droite cinq pouces sous le genou pour lui sauver la vie. « Pendant des jours, j’ai évité de regarder ma jambe; comme pour maintenir l’illusion qu’elle était encore intacte », relate-t-elle.
Le long chemin vers la guérison
Après quelques semaines d’hospitalisation, Laurie a passé plusieurs mois en rééducation intensive. « La cicatrisation de la plaie a été extrêmement difficile. Les infections posaient problème. Il y avait donc beaucoup d’obstacles à surmonter au début », rembobine-t-elle.
Il fallait apprendre à marcher avec une jambe artificielle et faire le deuil du passé. « J’étais accablée et la douleur était atroce. Je suis devenue suicidaire; c’était la seule issue que j’entrevoyais pour échapper à mon sort. J’étais fâchée d’avoir survécu alors que tout ce que je voulais c’était partir, disparaître », poursuit-elle.
Déterminée à retourner au travail, Laurie a dû réussir de nouveau le Test d’aptitudes physiques essentielles (TAPE) de la GRC. La préparation a été épuisante. « Ça occupait tout mon temps. J’allais faire de la physiothérapie pendant des heures, je m’entraînais au gymnase et je m’exerçais à marcher chaque fois que je pouvais. » Elle a également dû repasser l’examen de conduite d’un véhicule de police, consulter un psychologue, réussir la simulation informatisée du recours à la force et repasser l’épreuve de qualification au tir. « Je devais m’assurer que je pouvais supporter le bruit des armes », dit-elle.
Laurie a réussi le TAPE et, dix mois après la fusillade, a pu reprendre ses fonctions sans restriction; elle a été la première amputée à le faire avec une jambe artificielle à la GRC. Et bien que ses collègues du petit détachement de Kitimat l’ont beaucoup soutenue, elle a été confrontée à maints obstacles au cours des années suivantes. En tant qu’employée avec une incapacité permanente souffrant d’un TSPT, les mesures d’adaptation n’étaient pas toujours bien calibrées et les démarches relatives aux prestations d’invalidité étaient démesurément compliquées.
C’est une lacune dont Laurie a beaucoup parlé dans les années qui ont suivi. Aujourd’hui, en partie grâce à des membres blessés comme elle qui ont ouvert la voie, la GRC a évolué et mis en œuvre le Programme Soutien – blessures de stress opérationnel (SBSO), offert à toutes les catégories d’employés de la GRC, y compris les anciens. De plus, le Programme national de réintégration aide les membres à gérer leurs réactions à la suite d’incidents critiques, y compris de fusillades. « En s’appuyant sur des pairs aidants et les conseils de membres qui ont vécu le même type d’expérience, le programme aide les personnes à retourner au travail et à reprendre leurs fonctions lorsque c’est possible », explique Kim Nocita, directrice des Services de santé au travail de la GRC.
Avancer
Laurie a pris sa retraite de la GRC en 2020. Aujourd’hui, elle est prudemment optimiste quant à la façon dont la santé physique et mentale est gérée, mais souligne que le discours de l’organisation doit être suivi par des actes.
« Accroître la sensibilisation est un premier pas positif, mais l’organisation doit passer à l’action », fait-elle remarquer. « La GRC doit faire mieux pour nous soutenir. Nous sommes le pilier de l’organisation. Les membres accourent vers le danger et consentent d’immenses sacrifices sur les plans physique et psychologique; nous méritons ce soutien. »
C’est un message que Laurie martèle depuis près de trois décennies maintenant. Elle donne des conférences sur son vécu depuis 2000, captivant des auditoires partout au pays. Elle a également publié ses mémoires dans un livre intitulé 10-33: An Officer Down Steps Back Up.
Son amie et ancienne collègue se dit extrêmement fière de l’empreinte qu’elle laissera. « Je suis tout aussi impressionnée par le fait que Laurie ait survécu que par la façon dont elle continue de donner d’elle-même », dit la surintendante principale à la retraite Lorelei Rollings. « Elle partage généreusement son vécu, sa vulnérabilité et sa sagesse pour aider les autres. »
Et de conclure : « Quand les choses vont de travers, il vaut mieux avoir Laurie à ses côtés. Ce qui était vrai à la Division Dépôt il y a trente ans l’est encore aujourd’hui ».